ART "Matériographies" GASPARD

Bernard No‘l


La Castration mentale. Entretien avec Bernard No‘l.


Qu'appelez vous "sensure" ?


Bernard No‘l : J'ai fabriquŽ le mot "sensure" pour dŽsigner la privation de sens, qui me paraissa”t caractŽriser une forme nouvelle de domination sans contrainte et sans violence, propre au "monde libre" (c'Žtait en 1975). la sensure, au contraire de la censure, est imperceptible: elle fait le vide mental par l'abondance de l'information et du spectacle. le concept s'est enrichi plus tard du constat que l'espace visuel et l'espace mental forment une continuitŽ sans sŽparation de telle sorte que toute dŽformation ou occupation du premier est aussit™t communiquŽ au second. La sensure trouve lˆ son plein effet gr‰ce ˆ la tŽlŽvision qui, en occupant l'auditif et le visuel par son flux spectaculaire, occupe Žgalement l'espace mental et le prive de tout autre "sens" que son mouvement. Alors, le spectacle est toute la pensŽe du spectateur.


Si ce qui affecte mon corps et mon esprit me constitue, le refus caractŽristique de la culture franaise de reconna”tre les Žtats passionnels (la peur panique de l'Žros, du lyrisme, de la spiritualitŽ, de la beautŽ, de l'ailleurs, de ce qui "emporte") ne fait-il pas partie d'un plus vaste dessein qui serait la nŽgation de la singularitŽ des individus (et, donc, des artistes) au bŽnŽfice d'une nation qui, depuis des lustres, se reprŽsente aux yeux des autres peuples comme "exceptionnelle" ?


Bernard No‘l : La rŽputation du Franais est d'tre individualiste, et d'ailleurs il se conoit comme tel: n'est-ce qu'une illusion? Les Žtats passionnels dont vous parlez sont rarement collectifs pour la raison qu'ils dŽrangent l'intimitŽ et troublent l'ordre public. Ils ne sont partagŽs que durant des pŽriodes de crise et le furent sans doute pour la dernire fois en mai 1968 -- du c™tŽ de la fte -- et en novembre-dŽcembre 95, du c™tŽ de la revendication et de la gravitŽ. L'Etat, qui a le devoir d'tre reprŽsentatif, ne saurait tre passionnel. Le problme est qu'il ne s'appuie gŽnŽralement sur sa fonction reprŽsentative que pour en usurper les avantages et les mettre au service d'un petit nombre. Je n'imagine pas un r™le "idŽal" de l'Etat, tout au plus un r™le de rŽgulateur. Auquel cas (et j'espre que c'est en train d'arriver), il accepterait de reconna”tre dans le lyrisme, l'Eros, la beautŽ, etc. les foyers d'Žnergie nŽcessaires ˆ la vitalitŽ du social au lieu de les gŽrer, toujours ˆ retardement, en vue de leur rŽcupŽration, et donc de leur Žtouffement. L'Žtrange, dans la dŽmarche de chacun de nous, Žcrivain ou artiste, c'est que nous devons, en faisant acte public, nous offrir ˆ ce risque de la nŽgation ou de l'anŽantissement de notre propre rŽvolte et mme de notre "esprit".


Les annŽes '80, en France, ont montrŽ que l'Etat pouvait cautionner le meilleur (les infrastructures culturelles) comme le pire (un art officiel dŽnuŽ de toute valeur, la servitude volontaire de ses officiants face aux exigences du marchŽ), de sorte que celui-ci, loin de former un contrepoids ˆ la sociŽtŽ du spectacle, en est devenu l'un de ses principaux agents. Quel serait pour vous le r™le idŽal de l'Etat - aussi "rŽvolutionnaire" soit-il? Et, comment empcher la tentation de ce dernier d'imposer ses vues comme ce fut toujours le cas dans les pŽriodes post-rŽvolutionnaires ?


Bernard No‘l : Les annŽes Jack Lang ont produit un phŽnomne que le gožt du vedettariat de leur auteur n'a su ni prŽvoir ni compenser -- ˆ moins, et c'est probable, qu'il n'en ait ŽtŽ le complice. Ces annŽes ont vu un effort sans prŽcŽdent pour faire conna”tre l'art contemporain ˆ travers tout le pays, mais cela dans un but o la promotion l'emportait sur la pŽdagogie des plaisirs de voir. ConsŽquence, la promotion s'est accompagnŽe d'une institutionnalisation corruptrice dans la mesure o elle a mis la culture au service du commerce et de l'exclusion. Ainsi a-t-on vu na”tre un art officiel dont la seule nouveautŽ est qu'au lieu de reposer comme autrefois sur l'image, il n'a gure valorisŽ que le "concept". Ce n'est pas l'Etat qui a imposŽ ses vues, mais une mafia qui a mis l'Etat au service des siennes. Quiconque dŽnonce le systme de captation mis en place est aussit™t accusŽ de fascisme selon le vieux truc stalinien qui consiste ˆ tenter d'abattre le critique plut™t que d'argumenter. Je ne sais pas comment empcher que cela se perpŽtue, sinon par la rŽsistance individuelle et la protestation. L'Art devrait tre considŽrŽ comme un secteur de la recherche, et aidŽ seulement ˆ ce titre. Resterait ˆ distinguer ce qui est recherche de ce qui est truc: il faudrait pour cela mettre face ˆ face des consultants contradictoires, ce qui n'a jamais ŽtŽ tentŽ - et pour cause car ce serait un pas vers l'adjonction ˆ tout pouvoir d'un contre-pouvoir et non d'une simple opposition inefficace.


Il semble que, sous l'influence dŽlŽtre du marchŽ (hormis bien entendu quelques exceptions, quelques "rŽsistants" dont, ˆ mon avis, vous faites partie), nous n'ayons jamais atteint un tel niveau de mŽdiocritŽ dans la production courante, et jamais, Žgalement, une telle indiffŽrence face aux conflits majeurs qu'ont ŽtŽ ou que sont ceux de la Guerre du Golfe, de la Bosnie ou de l'AlgŽrie? Selon vous, y a-t-il un lien entre le manque d'exigence esthŽtique et la perte de l'Žthique ?


Bernard No‘l : Il m'est arrivŽ de croire que si l'on enseignait la seule valeur qui ne l'a jamais ŽtŽ -- et qui est le plaisir, les citoyens formŽs au plaisir ne se laisseraient plus tromper par les spectacles falsifiŽs et falsificateurs, par la mauvaise littŽrature et par la mŽdiocritŽ devenue normative. C'Žtait une manire (mais je n'y avais pas pensŽ) d'associer l'esthŽtique et l'Žthique. Qui sont en effet solidaires. Cela dit, ce serait sans doute aller un peu vite en besogne que d'associer l'indiffŽrence aux conflits du Golfe, de la Bosnie, de l'AlgŽrie ou du Za•re au seul manque d'exigence esthŽtique. Il se peut toutefois que ladite indiffŽrence soit programmŽe ˆ partir des spectacles vulgaires et propagateurs de mŽdiocritŽ des Pradel, Bouvard et compagnie. La mŽdiocritŽ use la sensibilitŽ en mme temps que le jugement: il faudrait au fond traiter les crimes contre l'intelligence comme des crimes contre l'humanitŽ.


On sait que les grandes oeuvres ont ŽtŽ produites dans une sorte de clandestinitŽ qu'elles sont essentielles, parce que renouvelant le sens et le langage ˆ l'encontre des lieux communs; que, crŽant leur propre public, elles sont donc condamnŽes ˆ un long purgatoire avant d'tre progressivement reconnues : d'o, me semble-t-il, la nŽcessitŽ de citer, ds que possible, ces dernires. Plus prŽcisŽment quelles sont pour vous les productions ou les trajectoires artistiques contemporaines qui comptent? Et quels sont les instances, les rŽseaux, les "intercesseurs" qui pourraient, le cas ŽchŽant, aider ˆ la propagation de celles-ci ?


Bernard No‘l : Peut-tre ne donne-t-on plus le temps au temps! Il est normal que toute oeuvre originale mette du temps, non pas ˆ trouver un public, mais ˆ le former. Et elle le forme, non pas solitairement, mais avec toutes celles qui, dans son Žpoque, lui ressemblent et exigent de l'attention. Tout plaisir -- y compris sexuel -- a cette mme exigence, ce mme besoin d'tre conquis par un effort. Le problme est que les oeuvres dites "difficiles" pourraient un jour prochain tre privŽes du droit ˆ l'existence par l'accŽlŽration de la rentabilitŽ Žconomique et par l'importation de la mŽdiocritŽ comme norme "culturelle". La mŽmoire est dŽjˆ pas mal dŽtruite, le langage est sŽrieusement diminuŽ, la capacitŽ d'attention de plus en plus rŽduite -- bref le pire est possible mme si je me dis que la rŽsistance s'intensifie... Les trajectoires contemporaines qui me paraissent exemplaires, et donc me fortifient, sont trs diverses. J'en citerai deux dans le domaine des arts plastiques: Roman Opalka, qui bŽnŽficie ˆ prŽsent d'une grande audience, et Fred Deux, qui s'est toujours tenu en marge. Chez les jeunes Žcrivains: Franois Bon, Pierre Michon et Antoine Volodine; chez les musiciens: Ahmed Essyad... Mais je n'aime pas exhiber des noms alors qu'ils sont portŽs par l'Žnergie de tout ce qui, aujourd'hui, ne cde pas... Le dŽsespoir m'a toujours paru plus Žnergique que l'approbation peut-tre parce que je suis nŽ ˆ la conscience dans la guerre, la rŽpression et la fureur...


Copyright © Propos recueillis par Pascal Amel / La RŽpublique des Lettres, dimanche 01 juin 1997

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